Note d'intention

Les personnes placées à la ferme de Moyembrie ne sont plus en prison. Elles ne sont pas pour autant en liberté. Ayant obtenu un aménagement de leur peine, sous le régime du placement extérieur, elles ne peuvent pas sortir librement du domaine agricole et sont pour certaines sous bracelet électronique.

Si la prison ne fait plus partie du paysage à Moyembrie, son ombre demeure. D'abord parce les souvenirs de l'incarcération sont terriblement présents. La prison marque les corps et souvent les abîme, elle meurtrit les cœurs de celles et ceux qu'elle enferme, annihile parfois les désirs. Elle laisse des traces. Habitudes et vocabulaire de « taulard », colère soudaine, intolérance à la frustration, violence, difficulté de prendre des décisions et des responsabilités, pensées paranoïaques … « Quand je sors faire les courses j'ai l'impression que tout le monde me regarde » avoue l'un des résidents. On prend aussi progressivement conscience de ce que la prison a détruit : des liens familiaux que la libération ne renoue pas, des compétences professionnelles perdues, une estime de soi qui ne revient pas... Ensuite, parce que la prison attend toujours en embuscade. Les résidents peuvent y retourner en cas de révocation de l'aménagement de peine, ce qui a pu arriver à certains...

Crédit photo: © Alex Bonnemaison
Crédit photo: © Alex Bonnemaison

La ferme de Moyembrie est ainsi un sas de décompression, un lien, une étape pendant laquelle les anciens détenus sont à la fois « dedans » et « dehors » sans être ni vraiment dans l'un ni totalement dans l'autre. Elle permet à ceux qui y sont accueillis et qui y travaillent de se tourner vers l'avenir, d'espérer « changer de peau », de penser à ce qu'ils vont faire de la liberté qu'ils touchent enfin du doigt, dans un cadre protégé... Elle leur offre également un présent à construire dans lequel la solidarité, l'entraide ou encore le travail occupe une place importante.

Vivre et travailler à Moyembrie c’est pour les sortants de prison faire l'expérience du retour à un rythme de travail « ordinaire », et se réapproprier les façons du « dehors » quand, pendant si longtemps, ces hommes n'ont connu que l'oisiveté et les lois de l'univers carcéral. On ne se réinsère pas à Moyembrie, on se « réadapte » nous disent plusieurs résidents. C'est aussi partager une expérience commune et accepter une vie communautaire parfois compliquée avec des personnes que l’on n’a pas choisi. C'est enfin retrouver la valeur du choix, être mis en situation de prendre des responsabilités, tenter de changer le regard que l'on porte sur soi, se confronter à ses angoisses, ses fantômes, et souvent sa solitude. Se reconstruire et réapprendre à vivre en hommes libres ne sont pas choses aisées pour ces anciens prisonniers, aux difficultés importantes et au passé souvent cabossé.

Pourquoi va t-on à la ferme de Moyembrie ? Pour sortir de prison certes. Mais aussi par peur de sortir de prison. La peur des « sortie sèches », de « se retrouver seul avec ses sacs posés sur le trottoir devant la prison » nous explique Philippe, lui qui revenait souvent dormir à la ferme après avoir purgé sa peine alors qu'il pouvait rentrer chez lui retrouver sa femme. La crainte d'affronter la vie à l'extérieur. A la peur de sortir de prison succède souvent celle de partir la ferme de Moyembrie qu'il faudra pourtant un jour quitter.

C'est à la ferme de Moyembrie, ce lieu particulier et à maints égards exceptionnel, que nous sommes allés à la rencontre de ces hommes qui sortent de prison, saisir leurs paroles et partager des instants de vie, mais aussi de ces femmes et de ces hommes, salariés ou bénévoles de la ferme de Moyembrie, qui les accompagnent sur le chemin d'une liberté à retrouver et à reconstruire.

Qu'est-ce que ces anciens détenus ont à nous dire à un moment de leur vie le passé, le présent et l’après se combinent, se heurtent, s'entrechoquent ? Comment revient-on à la liberté après en avoir été privé et que signifie être libre ? Comment appréhende-t-on le temps, l'avenir, l'amour ou la relation aux autres après avoir passé plusieurs mois ou plusieurs années derrière des murs ? Quel sens prend le mot réinsertion pour les personnes les plus directement concernées ? Est-il possible reconstruire après avoir vécu l'épreuve de l'enfermement et de la vie carcérale ? Peut-on échapper aux raisons qui nous ont conduit en prison? Peut-on refaire sa vie ? Quelle place la société libre laisse-t-elle à ceux qui ont connu la prison?

Quelques-unes des questions vers lesquelles nous entraîneront les résidents de Moyembrie.

Crédit photo: © Alex Bonnemaison