Critique presse

Le 23/08/2017

A l’air libre

« En prison, à telle heure c’est la promenade, après tu rentres, après t’attends la bouffe, après tu regardes la télé, tu dors, le lendemain, tu déjeunes, c’est toujours la même chose, quoi, toujours la même chose. Ici non. C’est pas la même chose. Bon, le boulot, ouais, des fois c’est un peu la même chose, mais ça on s’en fout, on est dehors. »

Jean-Marc est résident de la ferme de Moyembrie, structure de placement extérieur unique en son genre. Elle accueille une quinzaine de sortants de prison en fin de peine, qui s’activent aux travaux des champs, aux soins des bêtes, à la fromagerie, et surtout à reprendre pied dans vie. « En prison tu changes, tu deviens un loup », raconte Philippe, ancien détenu désormais salarié de la ferme. Après des périodes d’incarcération plus ou moins longues, il faut donc réapprendre la vie en collectivité, la responsabilité, l’autonomie.

Samuel Gautier et Nicolas Ferran sont allés poser leur caméra dans cette oasis de bienveillance, cette « utopie réalisée » selon les termes de l’un des encadrants, à la rencontre de ceux qui y vivent. Des portraits pleins de pudeur, des témoignages bruts d’où transparaît l’extrême violence du système carcéral, qui marque à jamais ceux qui y sont passés. Comme si quelque chose s’était brisé à jamais : « tu rigoles plus comme avant, parce qu’au fond de toi, ça reste gravé », relate Philippe, pourtant sorti de prison il y a plus de dix ans. « T’as peur, parce que tu crois toujours que la prison c’est marqué là, hein. (montrant son front)

  • C’est fort ça ?
  • C’est trop fort, c’est très très fort, oui. Même encore aujourd’hui, hein. C’est des moments, tu t’sens pas mis à l’écart, mais tu t’mets à l’écart tout seul. »

La démarche des deux documentaristes est d’autant plus notable que si la question carcérale est souvent traitée dans le débat public, la parole n’est que rarement (jamais) donnée aux personnes qui en sont les sujets contraints, pourtant premiers témoins de l’échec du modèle pénitentiaire, qui déracine, détruit, puis rejette sans ménagement du jour au lendemain.

Philippe, toujours : « On peut pas sortir d’une prison avec des sacs à poubelles devant un trottoir et puis dire ‘voilà, t’es libre’. Ca, c’est une liberté ? Sans sous, sans rien ? C’est pas une liberté ! Venir un an à la ferme, pour se reconstruire, ça, c’est un début de liberté. »

Mathilde Robert

Source : Délibérée