Critique presse

Le 22/06/2017

Un sas entre la prison et la liberté En Picardie, la ferme de Moyembrie accueille 18 détenus en fin de peine. Et n'accueille que des détenus. Un "sas" avant leur levée d'écrou, dépeint avec justesse et pudeur par Samuel Gauthier et Nicolas Ferran dans leur documentaire A l'air libre. Les 4 et 5 octobre deux ciné-débats invitent à participer à la réflexion des réalisateurs et à promouvoir ce centre de réinsertion "pas comme les autres".

Le grand air, les mains dans la terre, le contact avec les animaux… le cadre est serein, apaisé. A l'air libre retrace le quotidien de la ferme de Moyembrie, celui des détenus, des salariés et des bénévoles de ce centre de réinsertion rattaché depuis 2009 à Emmaüs. "On ne voulait pas faire un film sur la ferme mais bien sur les gens qui y vivent et ceux qui font vivre cette structure, s'interroger sur ce que veut dire recouvrer la liberté, ce que c'est d'en être privé", explique Samuel Gautier.

Alors qu'il travaillait pour l'Observatoire international des prisons (OIP), il s'est un jour rendu en visite sur ce lieu singulier à l'occasion de l'écriture d'un article. Les deux semaines se sont transformées en 18 mois et il a fait appel à son compère Nicolas Ferran – réalisateur et producteur du documentaire Les amoureux au ban public – pour travailler avec lui une œuvre voulue outil de sensibilisation et de mobilisation.

Le temps de la réadaptation

Les détenus arrivent à Moyembrie sous un régime spécifique de l'aménagement de peines, celui du placement extérieur. A la ferme, ils bénéficient d'un logement, d'un travail et d'un accompagnement social, peuvent rompre leur contrat à leur levée d'écrou, aller jusqu'au bout voire le renouveler. Se superpose alors le domaine de l'insertion dit "classique".

"La ferme de Moyembrie est une association avec l'agrément atelier d'insertion comme il en existe beaucoup en France. (...) Les durées d'accueil varient, certains détenus sont même embauchés en CDI comme Philippe – un protagoniste du documentaire devenu encadrant, ndlr. C'est vraiment en fonction de la personne, certaines restent six mois et ont quelqu'un qui les attend à l'extérieur mais d'autres sortent de longues peines et la réadaptation à la vie extérieure prend plus de temps. Il faut renouer des liens avec la famille, le travail… C'est l'avantage de la ferme : apporter une réponse personnalisée en fonction des personnes et du chemin qu'ils font."

Le terme réadaptation se substitue à celui de réinsertion. Pour S. Gautier, "la ferme vient répondre à ce que la prison n'a absolument pas réglé, à ce qu'elle a détruit. Aucun travail n'y est accompli sur le pourquoi de l'arrivée en détention souvent vécue comme une injustice." Le réalisateur évoque un triptyque gagnant : en offrant un espace de répit entre prison et liberté, Moyembrie permet de digérer le passé, de vivre une expérience inédite pour ensuite se projeter dans l'avenir.

"Pour certains détenus, c'est rompre avec la solitude accentuée par la prison. Pour d'autres engager un projet professionnel, pour d'autres encore entamer une démarche de soin face à une vraie problématique d'addiction qui les ronge depuis des années…" En bref s'attaquer aux fondamentaux qui entravent le chemin et conduisent à reproduire le cercle vicieux de la récidive. Et pour S. Gautier la confiance et la responsabilisation à l'oeuvre dans la ferme sont un des facteurs clés de réussite, et un indispensable pour tous les détenus. "C'est ce qui remet les hommes debout."

Les frilosités face à l'aménagement de peines

A l'heure actuelle, seuls 20 % des personnes en détention bénéficient d'un aménagement de peines - "un taux ridiculement bas". Et une infime part d'un placement extérieur, aux formes diverses. Un discours aux antipodes de la politique pénitentiaire et de l'annonce de Jean-Jacques Urvoas sur la construction de plus de 10 000 places supplémentaires – soit une quinzaine d'établissements pénitenciers.

"J'adorerais qu'un garde des Sceaux lance un grand plan de développement des aménagements de peines et en explique l'intérêt à la société. De toutes façons, l'immense majorité des détenus va sortir de prison, comment fait-on pour qu'ils le fassent le moins cassé et le mieux possible ? Il faudrait avoir le courage politique d'affirmer que [le placement extérieur] ne relève pas de laxisme mais au contraire est là pour éviter les risques de récidive. Mais aujourd'hui je ne crois pas que les hommes politiques aient envie de faire cet effort de pédagogie-là. Aujourd'hui, il est électoralement plus payant d'annoncer la construction de places de prisons."

Dans les pays nordiques, des fermes ouvertes voient le jour. Même aux Etats-Unis l'incarcération de masse est remise en question. Une parole portée par différents acteurs de l'Etat français mais qui ne peut aboutir sans la participation de la société civile. Et sa mobilisation. "On peut imaginer plein de choses qui placent l'humain au centre, comme des familles d'accueil" ou encore la duplication de petites structures similaires à la philosophie de la ferme de Moyembrie et à son caractère familial.

S. Gautier et Emmaüs France planchent d'ailleurs sur le sujet, avec l'ouverture d'une ferme jumelle de la Picarde, prévue pour juillet 2017 à Lespinassière dans la Montagne noire près de Carcassonne. L'ancien centre de vacances aura une capacité d'accueil de dix détenus venus des prisons de la région de Toulouse. La mixité des détenus y est envisagée. "Elle est possible, souhaitable mais comment la mettre en place ?" Un autre chantier. La population carcérale compte 97 % d'hommes pour 3 % de femmes et les établissements sont disséminés sur le territoire.

Le 4 octobre à l'Atalante (Bayonne, avec un buffet à partir de 19h30 et le lendemain au Vauban (Saint-Jean-Pied-de-Port, projection à 20h30) la projection de A l'air libre donnera lieu à deux débats en présence du réalisateur. L'occasion pour chacun de penser une autre politique pénitentiaire.

JUSTINE GIRAUDEL

Source : Mediabask